mercredi 8 octobre 2008

Monsieur B, assureur

Le spectacle d'un grand monsieur sérieux aux cheveux poivre et sel qui rigole parce que les moustaches d'un petit chat de deux kilos tout mouillé lui chatouillent une oreille est un spectacle à ne surtout pas manquer. J'ai eu la chance d'y assister ce matin, Clochette ayant décidé de déployer un grand numéro de charme à l'occasion de la visite de Monsieur B, assureur de son état. Elle a fini, conquise, par s'endormir sur ses genoux. Si c'est pas une preuve d'amitié féline, je ne m'y connais pas. Monsieur B est donc, par tous les critères admis par la population tigrounesque locale, un homme sympathique.
Monsieur B a une particularité qui m'a fait dresser l'oreille : il pratique l'élision. L'élision, c'est quand, par exemple, je dis à MiniLoup "mange ton assiette, après tu pourras aller faire un chantier". Mon fils a de bonnes dents, mais il ne s'attaque jamais à la porcelaine, il se contente de manger le contenu de son assiette. (Du moins si le contenu lui convient, ce qui est un autre sujet de discussion.) Tout ça parce qu'il a compris le concept de l'élision.
L'élision, c'est donc se passer d'un mot dans le discours courant. Et Monsieur B, comme je disais, sans doute par une déformation professionnelle bien compréhensible, aime à pratiquer l'élision. Nous discutions des mérites comparés de deux polices d'assurance, l'une contenant une option "vol à main armée" et l'autre non. (Et oui, quand on ouvre un commerce il faut penser à TOUT.) Et le voilà qui me dit, très sérieux "moi, le vol à main armée je pense que ça ne vous concerne pas. Par contre, le vol tout court, je suis pour." J'ai contenu le chatouillis de mes zigomatiques et la discussion s'est poursuivie aimablement. "Et l'incendie ?" "Ah oui, l'incendie aussi je suis pour. Et les tags, aussi. Et je suis vraiment pour le bris de vitrine."
[Si ça vous intéresse, il semblerait que dans la grande famille des figures de style, celle-ci rentre dans la catégorie des métonymies et plus précisément des synecdoques. Ou alors il s'agit d'une catachrèse. Je m'y perds un peu.]
Enfin entre le sympathique Monsieur B, Clochette, MiniLoup et moi, la conversation n'a pas tari et nous nous sommes séparés en très bons termes.
MiniLoup et moi avons ensuite été rendre une petite visite à la Chambre de Commerce. Mes premières visites avaient été mitigées ; celle-ci s'annonçait bien, puisqu'il s'agissait simplement de déposer une enveloppe contenant des papiers en triple exemplaire, un extrait de naissance, un bail locatif, un chèque et diverses autres pièces dont l'énumération me fatigue parce qu'elle me rappelle les nombreuses heures passées à les rassembler. En voyant MiniLoup, la dame au guichet du CFE de la CCI (traduction : le centre de formalités des entreprises de la chambre de commerce et d'industrie) a sourcillé et ses sourcils n'ont cessé de gigoter au milieu de son front pendant la demi-heure qui a suivi. Si ses yeux avaient été des lasers, mon fils serait plein de trous. Alors qu'il s'est contenté de faire couler de l'eau dans un gobelet, de façon répétée et largement commentée, certes. Et de faire rouler ses deux pelleteuses préférées sur les murs, pour chercher le meilleur emplacement pour un chantier sans doute. Et de tester la moquette par des sprints dignes d'une panthère aux pattes légères. Et de demander à haute voix "pourquoi elle a du bleu sur les yeux la dame, maman ?" Un modèle de petit garçon, je vous dis. Au terme d'un examen rapide du contenu de mon enveloppe ("Je vous amène un dossier pour l'immatriculation d'une petite entreprise." "Oui. Sortez-le de là que je le voie." Puis, avec un regard de travers vers le loupinet "Vous auriez dû le poster, plutôt."), il m'a été affirmé que l'INSEE serait mise au courant de mon outrecuidance ma démarche dans la journée, et que mon extrait Kbis m'arriverait sous 3 à 4 jours. Il me semblait bien, à moi la non-spécialiste, qu'une entreprise individuelle recevait plutôt un "extrait K" alors que le "Kbis" est réservé aux sociétés, mais je n'allais pas argumenter, ça non alors.
Tout à l'heure, alors que je venais de m'endormir pour la sieste auprès de MiniLoup après une matinée riche en événements, le téléphone fit une chose épouvantable. Il sonna. M'appelant à mon devoir et hors de mon sommeil [ça c'est un zeugme, ou à peu près]. Soit. C'était la dame de l'accueil du CFE.
- Allooooo ? Madaaame ? Votre dossier doit être rejeté. La date ne convient pas.
- (Moi, épouvantée.) Mais quelle date ?
- La date de début d'activité. Vous avez pourtant bien dû voir sur le site que les dossiers doivent être traités sous un mois. Donc si vous mettez la date de début d'activité dans plus d'un mois, on doit rejeter votre dossier. C'est les textes de loi ça madame, nous on n'y peut rien.
- Euh non je n'ai pas vu... j'ai pourtant tout épluché.
- Tutttt tutt tutt, c'est pourtant bien marqué.
- Mais où ?
- Ah je sais pas, moi je n'ai jamais regardé.
- ...
- Bon alors qu'est-ce qu'on fait ?
- On peut changer la date ?
- Pffff...
- Si je mets "premier novembre", ça irait non ?
- ... Oui.
- Alors je mets "premier novembre".
- Ouh là attendez, c'est pas si simple. Il faut me confirmer ça par écrit.
J'ai confirmé. Par écrit. A la réflexion c'est amusant ce dépassement de date à l'envers. Et moi qui avais peur de m'y prendre trop tard. M'enfin je confirme : les acteurs institutionnels autour de la création d'entreprise, du moins ceux que j'ai croisés, auraient quelques leçons à prendre d'un Monsieur B, par exemple, côté amabilité. Ou alors ce n'est pas avec mon fils que je devrais courir les administrations. C'est avec mon chat.
Ces mésaventures ne se sont pas arrêtées là. Car pendant que je vous écrivais ce début de billet, voilà t'y pas que... oui, le téléphone re-sonna.
- Allooooo. Madaaaame ? Votre dossier est encore incomplet. Oui, oui, j'ai eu votre mail, mais c'est autre chose. La pièce remplie par votre conjoint, là, c'est pas la bonne et il la faut en deux exemplaires.
- Mais c'est la pièce que j'ai téléchargée sur votre site !
- Oui je sais bien. Moi j'y suis pour rien, mais c'est pas la bonne pièce. Bon, je veux bien vous arranger, je vous l'envoie, il me la faut en deux exemplaires.
- D'accord, merc...
- Attendez ! vous mentionnez aussi être toujours traductrice ? mais vous dépendez de l'Urssaf alors ?
- Non, c'est un statut à part, je suis auteur, je ne dépends pas de l'Urssaf.
- Mais vous avez un numéro de Siret ?
- Oui.
- Donc vous dépendez forcément de l'Urssaf.
- Ben non.
- Ben si.
- Non, le statut d'auteur est distinct ; je comprends que vous ne le connaissiez pas, nous ne sommes pas nombreux, mais je vous assure que c'est différent.
- (Pleine de doutes). Mouais, alors c'est quoi votre numéro de Siret ?
- Euh, je ne le connais pas par coeur et je suis un peu occupée, là... vous pouvez le trouver sous mon nom sur le site de l'INSEE, non ?
- Oui je comprends, mais moi j'y suis pour rien, hein. Déjà qu'il faut que je recommence tout votre dossier... Et l'enseigne, c'est à quelle enseigne ?
- Ben... Café Clochette.
- Ah oui, ben vous avez dû manquer la case dans le fichier, hein, parce que c'est pas indiqué, là. Bon, je le rajoute... de tout façon il est pas complet, votre dossier.
- Ah, ça c'est vraiment chic de votre part.
- (Imperturbable). Bon, alors je vous envoie l'attestation manquante...
- Quelle attestation manquante ?
- Ben celle à votre conjoint, elle est manquante.
- Ah oui, celle qui n'est pas dans la liste...
- Vous avez utilisé la liste nationale, c'est ça ? c'est encore un coup du réseau accueil, ça ! ils disent à tout le monde d'utiliser la liste nationale. Mais nous, voyez-vous, à Rennes, on a notre propre liste, alors vous devez fournir une attestation pour votre conjoint, signée en deux exemplaires.
- ...
- Bon, alors je vous envoie l'attestation manquante à me retourner remplie et signée en deux exemplaires, et confirmez-moi par écrit que vous voulez une enseigne, et trouvez-moi votre numéro de Siret.
- Je vois... Je n'aurai pas mon extrait Kbis dans 4 jours, hein ?
- Ah je sais pas, moi j'y suis pour rien hein, déjà que je dois ressaisir tout votre dossier...
Conclusion ? Pas de conclusion. Elle m'a rappelée trois fois, la dame. A chaque fois j'étais plus revêche et elle plus aimable. Curieux, non ?
Enfin la morale de l'histoire, c'est que quand on crée son entreprise, non seulement on ne dort pas beaucoup la nuit avec les insomnies, mais en plus on peut se brosser la journée pour faire la sieste. Heureusement que les mini loups... tiens le téléphone sonne.
- Allooooo ? Madaaaame ? Bon, j'ai parlé avec ma responsable, alors finalement tout va bien, on va traiter votre dossier comme ça.
- ???
- Oui, oui, vous inquiétez de rien, au revoir madame.
Qu'est-ce que je disais déjà ? ah oui, les mini-l... Téléphone.
- Alloooo ? Madaaame ? Oui, c'est encore Madame P. de la CCI, je vous rappelle parce que je vois que vous embauchez un salarié pour le 15 novembre. Vous êtes sûre ?
- Euh... oui ; enfin j'ai peu de certitudes cet après-midi voyez-vous, mais là quand même, oui.
- Non parce que si on met premier novembre pour le début d'activité, ça va pas faire bizarre ?
- Euh... Mettons que je ne servirai pas encore de cafés au premier novembre (de toutes façons j'ai des soucis avec ma machine à café, mais ça vous vous en fichez), mais que dès le 15 novembre, oui, en tout cas il y aura un salarié, oui. Je crois.
- Ah je vois. Bon d'accord. C'est sûr, hein, vous êtes sûre ?
- Oui, oui.
- Ah bon d'accord. Alors je ne vous embête plus. Au revoir madame.
Allez, je renonce à conclure. MAIS JE FERME MON TELEPHONE.

2 commentaires:

Magali a dit…

Ah les administrations !
c'est toujours aussi plaisant de te lire.
Ah au fait pourquoi as tu arrêté d'être auteure ;-))

fredo a dit…

oh la vache !! du lourd aujourd'hui !!! je suis fatiguée rien qu'à te lire ! j'espère que les satisfactions que tu auras une fois que le Café Clochette sera ouvert sauront te faire oublier tout ça, ou du moins te faire sourire en y repensant, parce que pour le moment ça n'a pas l'air d'être une partie de rigolade, même si ce que tu en écris prêterait à sourire... mais c'est parce qu'on ne le vit pas !!
Bises Pascale !

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