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jeudi 31 décembre 2009

Le navire fantôme, 7

Le lendemain matin on a pu constater la force de la tempête et il y avait assez de dégâts au village sans parler de ma porcherie pour nous occuper un moment. Il est vrai que les enfants n’ont pas eu à casser de branches pour le feu cet automne-là parce que le vent en avait éparpillé dans les bois plus qu’ils ne pouvaient en porter. La plupart de nos fantômes étaient éparpillés aussi, mais cette fois bien peu d’entre eux revinrent parce que tous les jeunes étaient partis avec le capitaine, et pas seulement des fantômes, vu que le pauvre idiot avait disparu aussi. On s’est dit qu’il s’était embarqué clandestinement ou qu’il s’était engagé comme mousse parce qu’il n’y comprenait rien.
Entre les lamentations des jeunes filles fantômes et le ronchonnement des familles qui avaient perdu un ancêtre, le village a été bouleversé pour un moment, et le plus drôle c’est que ceux qui s’étaient plaints le plus fort du comportement des jeunots étaient ceux qui hurlaient le plus maintenant qu’ils étaient partis. Je n’avais aucune compassion pour le boucher et le cordonnier qui couraient partout dans le village en disant combien leurs jeunes leur manquaient, mais ça me faisait peine d’entendre les pauvres filles affligées appeler leurs amoureux par leur nom sur la place du village à la nuit tombée. Ca me semblait injuste qu’elles aient perdu leur homme une deuxième fois après avoir déjà renoncé à la vie pour les rejoindre, comme c’est probable. Mais c’est un fait que même un fantôme ne peut pas passer sa vie à pleurer et après quelques mois on s’est résignés à penser que ceux qui étaient partis sur le navire ne reviendraient jamais, et on n’en a plus parlé.
Et puis un jour, je pense que ça devait être deux ou trois ans plus tard, quand on avait quasiment oublié toute cette histoire, qui voilà-t-il pas qui est arrivé par la route de Portsmouth sinon le pauvre dingue qui était parti sur le navire sans attendre d’être mort pour devenir un fantôme. Je suis sûr que vous n’avez jamais vu un garçon comme celui-là de toute votre vie. Il avait un grand sabre rouillé pendu par une ficelle à la ceinture et il était tatoué de partout dans des couleurs magnifiques, ce qui fait que même son visage ressemblait à un abécédaire brodé par une écolière. Il portait à la main un mouchoir plein de coquillages exotiques et de vieilles pièces de monnaie très curieuses et il est allé jusqu’au puits devant la maison de sa mère et s’est tiré de l’eau comme si c’était tout naturel.
Le pire c’est qu’il était revenu aussi idiot qu’il était parti, et on a eu beau essayer, on n’a rien pu tirer de lui qui soit un tant soit peu raisonnable. Il racontait des tas de bêtises à propos de types qu’on faisait passer sous la quille et marcher sur la planche et de meurtres – des choses dont un marin convenable ne devrait jamais avoir entendu parler, ce qui m’a fait penser que malgré toutes ses belles manières le capitaine avait été plus un pirate qu’un gentlemen amoureux de la mer. Mais essayer de comprendre ce que disait ce garçon c’était comme essayer de cueillir des cerises dans un pommier. Il y avait une histoire complètement loufoque à laquelle il revenait sans arrêt, et à l’entendre vous auriez pu croire que c’était la seule chose qui lui soit jamais arrivé dans la vie.
– On était à l’ancre, il disait, près d’une île qui s’appelait le Panier de Fleurs, et les marins avaient attrapé plein de perroquets et ils leur apprenaient à jurer. Il y en avait partout, partout sur le pont, et leur langage était atroce. Alors on a regardé par-dessus bord et on a vu les mâts d’un galion espagnol devant la baie. Ils étaient juste devant la baie, alors on a jeté les perroquet par-dessus bord et on est allés à la bataille. Et tous les perroquets se sont noyés dans la mer et leur langage était atroce.
Voilà le genre de garçon qu’il était, il ne pouvait que radoter sur les perroquets alors qu’on lui demandait ce qui s’était passé dans la bataille. Mais on n’a jamais eu le temps de lui donner une bonne leçon, parce que deux jours après il s’est enfui à nouveau et on ne l’a plus jamais revu.
Voilà mon histoire, et je vous assure que des choses comme ça arrivent à Fairfield tout le temps. Le navire n’est jamais revenu, mais les gens vieillissent et ils commencent à dire qu’une de ces nuits de tempête il s’en va revenir par-dessus les haies avec tous les fantômes à son bord. Enfin quand il reviendra il sera le bienvenu. Une des jeunes fantômes ne s’est jamais lassée d’attendre son amoureux. Vous pouvez la voir toutes les nuits sur la place, les yeux plissés pour apercevoir les lampes des mâts parmi les étoiles. Vous diriez que c’est une jeune fille fidèle, et je crois que vous auriez raison.
Le champ du patron n’a pas souffert pour deux sous, mais il y en a qui disent que depuis, les navets qu’on y a fait pousser ont un goût de rhum.


Fin

Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras

mardi 29 décembre 2009

Le navire fantôme, 6

Après ça, le capitaine nous a montré certaines des curiosités qu’il avait ramenées des quatre coins du monde et on était très impressionnés, même si après je n’ai pas réussi à me souvenir ce que c’était. Et puis je me suis retrouvé en train de marcher entre les navets avec le pasteur et je lui racontais les merveilles du fond de la mer que j’avais vues par la baie du navire. Il s’est tourné vers moi, sévère.
– Si j’étais toi, John Simmons, il a dit, j’irais me coucher immédiatement.
Il a une façon de dire les choses auxquelles un homme ordinaire n’aurait pas pensé, le pasteur, alors j’ai fait ce qu’il avait dit.
Et puis le lendemain ça s’est mis à souffler, à souffler de plus en plus fort, et vers huit heures du soir j’ai entendu du bruit et j’ai regardé dans le jardin. J’imagine que vous n’allez pas me croire, c’est vrai que ça me semble une histoire à dormir debout à moi aussi, mais voilà pas que le vent avait soulevé le toit de ma porcherie et l’avait déposé dans le jardin de la veuve pour la deuxième fois. Je me suis dit que je n’allais pas attendre de voir ce qu’elle avait à me dire à ce sujet, alors j’ai traversé la place du village et je suis allé au « Renard et aux Raisins ». Le vent était si fort qu’il me faisait danser sur la pointe des pieds, comme une jeune fille à la kermesse. Quand j’ai fini par atteindre l’auberge le patron a dû m’aider à fermer la porte : on aurait dit qu’une douzaine de chèvres poussaient derrière pour échapper à la tempête.
– C’est une grosse tempête, il a dit en tirant la bière. Je me suis laissé dire qu’une cheminée est tombée à Dickory End.
– C’est curieux comme ces marins savent le temps qu’il va faire, j’ai répondu. Quand le capitaine a dit qu’il partait ce soir, j’ai pensé qu’il allait falloir une bonne dose de vent pour repousser le navire jusqu’à la mer, mais là c’est plus qu’une bonne dose.
– Ca oui, a dit le patron, c’est sûr qu’il s’en va ce soir. Et tu vois, même s’il a été généreux pour le loyer, je ne suis pas sûr que ce soit une perte pour le village. Je n’apprécie pas trop les délicats qui font venir leur boisson de Londres plutôt que de faire vivre le petit commerce local.
– Mais tu n’as pas de rhum de ce genre, j’ai dit pour l’énerver.
Son cou est devenu très rouge au-dessus de son col et j’ai eu peur d’être allé trop loin, mais après un moment il a repris sa respiration avec un grognement.
– John Simmons, il a dit, si tu es venu ici en pleine nuit par ce vent pour raconter des bêtises, tu as perdu ton temps.
Alors évidemment j’ai dû l’amadouer en chantant les louanges de son rhum, et que le Ciel me pardonne d’avoir juré qu’il était meilleur que celui du capitaine. Parce qu’un rhum comme celui-là, aucun mortel n’y avait jamais goûté, sauf le pasteur et moi. Mais j’ai réussi à rasséréner le patron et il a fini par m’offrir un verre de son meilleur rhum pour me prouver sa qualité.
– Trouve mieux que ça si tu peux ! il a crié, et on a levé nos verres à nos lèvres, mais on s’est arrêtés à mi-parcours et on s’est regardés complètement interloqués ; parce que le vent qui hurlait dehors comme un chien enragé était devenu aussi mélodieux qu’un chant de la Nativité d’une chorale d’écoliers, la veille de Noël.
– Ca, ça ne peut pas être ma Martha, a chuchoté le patron. Martha, c’était sa grand-tante qui vivait dans les combles.
On est allés à la porte et le vent l’a ouverte si violemment que la poignée s’est fichue dans le plâtre du mur. Mais on ne s’en est pas préoccupés sur le moment, parce qu’au-dessus de nos têtes, toutes voiles dehors sous les étoiles, il y avait le navire qui avait passé l’été dans le champ de navets du patron. Tous les hublots et la grande fenêtre étaient illuminés et on entendait des chants et du violon sur le pont.
– Il est parti ! le patron a hurlé par-dessus la tempête. Et il a emmené la moitié du village !
Tout ce que j’ai pu faire c’est de hocher la tête, je n’avais pas les poumons assez forts pour m’égosiller.


A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras)

samedi 26 décembre 2009

Le navire fantôme, 5

Nous sommes descendus jusqu’au navire et en arrivant on a vu le capitaine qui prenait le frais sur le pont. Quant il a vu le pasteur il a enlevé son chapeau très poliment et je peux vous dire que j’étais soulagé de voir qu’il avait du respect pour le clergé. Le pasteur a répondu à son salut et puis il s’est mis à lui parler fermement.
– Monsieur, j’aimerais vous dire un mot.
– Montez à bord, monsieur, montez à bord, a dit le capitaine, et je pouvais dire d’après sa voix qu’il savait pourquoi on était là. Le pasteur et moi on s’est hissés sur le pont à l’aide d’une échelle de corde branlante et le capitaine nous a conduits dans la vaste cabine à l’arrière du navire, celle où il y avait la grande fenêtre. C’était un endroit comme vous n’en avez jamais vu, avec des quantités de vaisselle d’or et d’argent, des sabres avec des fourreaux ornés de pierreries, des chaises de chêne sculpté et des malles immenses dont on aurait dit qu’elle étaient pleines à ras bord de guinées d’or. Le pasteur lui-même avait l’air surpris et il n’a même pas eu l’air très désapprobateur quand le capitaine a pris des chopes d’argent et qu’il y a versé du rhum. J’ai goûté à mon godet et je dois dire que ça a complètement changé mon avis sur la question. Il n’y avait rien de louche à propos de ce rhum et j’ai senti qu’il était ridicule de blâmer les gamins de boire trop de cette boisson-là. J’avais l’impression que ça me remplissait les veines de miel et de feu.
Le pasteur a expliqué tout nettement ce qui se passait au capitaine mais je n’écoutais pas vraiment, j’étais occupé à siroter mon verre et à regarder par la baie les poissons qui nageaient au-dessus des navets du patron. A ce moment-là ça me semblait la chose la plus naturelle du monde, quoique plus tard évidemment, j’aie compris que ça prouvait bien que c’était un navire fantôme.
Enfin j’ai quand même trouvé bizarre sur le moment de voir un marin noyé flotter en l’air, des bulles plein les cheveux et plein la barbe. C’était la première fois que je voyais quelque chose de ce genre à Fairfield.
Pendant tout le temps où je contemplais les merveilles des grands fonds, le pasteur racontait au capitaine Roberts qu’on ne connaissait plus la paix au village à cause de la malédiction de l’ivrognerie et que les jeunes fantômes donnaient le mauvais exemple aux plus âgés. Le capitaine écoutait attentivement et se contentait de dire un mot de temps en temps, à propos de la nature des jeunes gens, et des histoires de jeter sa gourme. Mais quand le pasteur a fini son discours il a rempli nos chopes d’argent et il a dit au pasteur avec un grand geste :
– Je serais désolé de causer du tracas là où j’ai reçu un bon accueil, et vous serez heureux d’apprendre que je reprends la mer demain soir. Maintenant vous devez boire à ma santé pour me souhaiter bon vent.
Alors on s’est levés tous les trois et on a bu à sa santé et ce noble rhum était comme de l’huile bouillante dans mes veines.


A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras)

mercredi 23 décembre 2009

Le navire fantôme, 4

Ce n’est qu’à la fin des festivités qu’on a remarqué que quelque chose n’allait pas à Fairfield. C’est le cordonnier qui me l’a raconté le premier, un matin, au « Renard et aux Raisins ».
– Tu connais mon arrière-grand-oncle ? il m’a demandé.
– Tu veux dire Joshua, le gamin tout tranquille ? j’ai dit, parce que je le connaissais bien.
– Tranquille ! a dit le cordonnier indigné. Tu appelles ça tranquille, de rentrer à la maison à trois heures du matin tous les matins aussi soûl qu’un magistrat et de réveiller tout la maisonnée à cause du boucan ?
– Mais ça ne peut pas être Joshua, j’ai dit, parce que je savais que c’était un des jeunes fantômes les plus respectables du village.
– C’est pourtant Joshua, a dit le cordonnier, et une de ces nuits il va se retrouver à la porte s’il ne fait pas attention.
Ca m’a beaucoup choqué d’entendre ça, parce que j’aime pas entendre un homme insulter sa propre famille, et je ne pouvais pas croire qu’un jeune aussi sérieux que Joshua se soit mis à boire. Mais à ce moment-là c’est le boucher Aylwin qui est entré, si furieux qu’il avait du mal à boire sa bière. « Le jeune imbécile, le jeune imbécile », il n’arrêtait pas de dire, et il a fallu un bon moment avant que le cordonnier et moi on ne découvre qu’il parlait de son ancêtre, celui qui était tombé à la bataille de Senlac.
– La boisson ? a demandé le cordonnier avec espoir, parce que c’est humain d’aimer avoir de la compagnie dans nos infortunes, et le boucher a hoché la tête sombrement.
– La jeune nouille, il a dit en vidant sa chope.
Après ça, vous vous doutez bien que j’ai gardé les oreilles grandes ouvertes, et c’était la même histoire par tout le village. Il n’y avait quasiment pas un seul jeune homme parmi les fantômes de Fairfield qui ne titube jusqu’à chez lui aux petites heures du matin, complètement ivre. Je me réveillais la nuit et je les entendais trébucher en bas de chez moi en chantant des chansons scabreuses. Le pire était qu’on ne pouvait plus garder le scandale pour nous et que les gens de Greenhill commencèrent à dire que Fairfield était « imbibé ». Ils ont même appris une chanson à leurs enfants à ce sujet :

Fairfield est imbibé, Fairfield est imbibé, personne n’y aime le thé,
C’est du rhum au déjeuner, du rhum pour le thé,
Du rhum au dîner et du rhum pour souper !


On est accommodants au village, mais ça, on n’a pas aimé.
Évidemment, on a vite découvert où les jeunes se rendaient pour se fournir en boisson, et le patron a été terriblement froissé que son locataire se soit avéré être un tel filou, mais sa femme ne voulut pas entendre parler de rendre la broche, alors il ne put pas l’envoyer promener. Pourtant, au fur et à mesure que le temps passait les choses empiraient et à n’importe quelle heure de la journée on pouvait voir ces jeunes dépravés cuver leur boisson sur la place du village. Presque tous les après-midi on voyait aussi un chariot fantôme cahoter jusqu’au navire avec un chargement de rhum et si les fantômes les plus âgés étaient enclins à décliner l’hospitalité du capitaine, rien n’aurait empêché les jeunots de se précipiter pour en profiter.
Alors un après-midi, pendant que je faisais la sieste, j’ai entendu frapper à la porte et c’était le pasteur, avec l’air grave d’un homme qui doit faire quelque chose et que ça n’enchante pas.
– Je m’en vais aller voir le capitaine à propos de cette ivrognerie au village et je veux que tu viennes avec moi, il a dit comme ça.


A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras)

samedi 19 décembre 2009

Le navire fantôme, 3

– Je suis le capitaine Bartholomew Roberts, il a dit d’une voix de gentleman, et je suis venu mouiller ici pour trouver des recrues. Je crois que je l’ai mené un peu haut dans le port.
– Le port ! a crié le patron. Mais vous êtes à cinquante milles de la mer !
Le capitaine Roberts n’a pas frissonné d’une moustache.
– Tant que ça ? il a dit tranquillement. Enfin, ça n’a pas d’importance.
Le patron, ça l’a un peu dérangé.
– Je ne veux pas être un voisin mesquin, il a dit, mais j’aurais préféré que nous n’ameniez pas votre navire dans mon champ. Ma femme compte beaucoup sur ces navets, voyez-vous.
Le capitaine a pris une pincée de tabac dans une élégante boîte en or qu’il avait tirée de sa poche et il s’est essuyé les doigts sur un mouchoir de soie d’une façon très distinguée.
– Je ne suis ici que pour quelques mois, il a dit, mais si un témoignage de mon estime peut apaiser votre dame, j’en serais très heureux.
Sur ce, il a dégrafé une grande broche en or de son col et il l’a lancée au patron. Le patron a rougi comme une cerise.
– Je ne peux pas nier qu’elle aime les bijoux, il a dit, mais c’est trop pour un seul sac de navets.
C’était vraiment une belle broche. Le capitaine s’est mis à rire.
– Allons, mon ami, il a dit, n’en parlons plus. C’est une vente forcée et vous méritez un bon prix. N’en dites pas plus.
Il a penché la tête pour prendre congé, a tourné les talons et s’en est retourné dans la cabine. Le patron a remonté le chemin comme un homme qui a le cœur léger.
– Cette tempête a soufflé la chance dans ma direction, il a dit. La bourgeoise va être ravie de la broche. C’est encore mieux que la guinée du maréchal-ferrant, ça c’est sûr.
Quatre-vingt-dix-sept était l’année du jubilé, l’année du deuxième jubilé, comme vous vous souvenez, et on a eu des célébrations à Fairfield, si bien qu’on n’a pas eu tellement de temps pour s’inquiéter du navire fantôme, bien que de toute façon ça ne soit pas notre genre de nous mêler de choses qui ne nous concernent pas. Le patron a croisé son locataire une ou deux fois en allant biner ses navets et la femme du patron portait sa nouvelle broche tous les dimanches à l’église. Mais on ne se mêlait jamais beaucoup aux fantômes, ni les uns ni les autres, à l’exception d’un idiot qu’il y avait au village et qui ne savait pas faire la différence entre un homme et un fantôme, pauvre innocent ! Le jour du jubilé, pourtant, quelqu’un a dit au capitaine Roberts pourquoi les cloches de l’église sonnaient et il a hissé un drapeau et donné la canonnade comme un loyal Anglais. Je peux vous assurer que les canons ont été tirés, et qu’un des boulets a fait un trou dans la grange du fermier Johnstone, mais personne ne s’en est offusqué dans l’atmosphère festive qu’il y avait.
Ce n’est qu’à la fin des festivités qu’on a remarqué que quelque chose n’allait pas à Fairfield. C’est le cordonnier qui me l’a raconté le premier, un matin, au « Renard et aux Raisins ».



A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras)

mardi 15 décembre 2009

Le navire fantôme, 2

La cause de ce que je vais vous raconter, ce fut la grande tempête du printemps de 97, l’année où il y a eu deux grosses tempêtes. Là c’était la première, et je m’en souviens très bien parce que j’ai découvert le lendemain matin qu’elle avait soulevé le toit de ma porcherie et l’avait déposé dans le jardin de la veuve aussi délicatement que si ça avait été le cerf-volant d’un gamin. Quand j’ai regardé par-dessus la haie, j’ai vu la veuve (c’est la veuve de Tom Lamport dont je vous parle) en train de chercher ses capucines avec une griffe à marguerites. Je l’ai regardée faire un moment puis je suis allé au « Renard et aux Raisins » pour raconter au patron ce qu’elle m’avait dit. Le patron s’est mis à rire parce que c’est un homme marié et il s’y connaît en femmes. « Mais puisqu’on parle de ça, il a dit, la tempête a poussé quelque chose dans mon champ. Un genre de bateau, je crois bien. »
Ca m’a surpris, mais il a expliqué que ce n’était qu’un navire fantôme et que ça n’abîmerait pas les navets. On a discuté et on a conclu qu’il avait dû être poussé là depuis Portsmouth, et puis on a parlé d’autre chose. Deux tuiles étaient tombées du toit du presbytère et un gros arbre s’était abattu dans le pré de Lumley. C’était vraiment une grosse tempête.
Je crois bien que le vent avait éparpillé nos fantômes aux quatre coins de l’Angleterre. Pendant des jours après ça, ils sont rentrés sur des chevaux épuisés et les pieds aussi endoloris qu’on peut imaginer, et ils étaient tellement contents d’être rentrés à Fairfield que certains d’entre eux remontaient la grand-rue en pleurant comme des mômes. Le châtelain a dit qu’il n’avait pas vu l’arrière-grand-père de son arrière-grand-père aussi crevé depuis la bataille de Naseby, et c’est un homme qui a de l’éducation.
Enfin avec tout ça, je crois qu’il a bien fallu une semaine avant que les choses se tassent, puis un après-midi je rencontrai le patron sur la place et il avait l’air préoccupé. « J’aimerais bien que tu viennes voir ce navire dans mon champ, il m’a dit, j’ai l’impression qu’il appuie fort sur les navets. Je n’aime pas imaginer ce que la bourgeoise dira quand elle le verra. »
J’ai descendu le chemin avec lui, et comme on pouvait s’y attendre il y avait un navire au beau milieu de son champ, mais le genre de navire qu’aucun homme n’a vu en mer depuis plus de trois cents ans, et encore moins au milieu d’un champ de navets. Il était peint en noir et tout couvert de sculptures et il y avait une grande fenêtre dans la proue, tout à fait comme dans le grand salon du châtelain. Il y avait une grande quantité de courts canons noirs sur le pont et d’autres qui pointaient par les sabords et il était ancré aux deux bouts à la terre ferme. J’ai vu les merveilles du monde sur des cartes postales, mais je n’avais encore jamais rien vu de ce genre.
– Il a l’air très solide pour un navire fantôme, j’ai dit en voyant que le patron avait l’air embêté.
– Ca m’a l’air d’être entre les deux, il a répondu les sourcils froncés, mais ça risque d’abîmer environ cinquante navets, et la patronne va vouloir qu’on le déplace.
On est allés jusqu’au navire et on a touché la coque, elle était aussi dure que celle d’un vrai navire.
– Il y a des gens en Angleterre qui appelleraient ça très étrange, il a dit.
Je n’y connais pas grand-chose aux navires, mais je pense que ce navire fantôme-là devait peser ses deux cents tonnes et j’avais bien l’impression qu’il était là pour durer. Ca m’a rendu désolé pour le patron, qui était un homme marié.
– Tous les chevaux de Fairfield n’arriveront pas à l’enlever de mes navets, il a dit d’un air pas content.
A ce moment on a entendu du bruit sur le pont et on a regardé vers le haut, et on a vu qu’un homme était sorti de la cabine avant et qu’il nous contemplait d’en haut d’un air tout à fait paisible. Il était vêtu d’un uniforme noir incrusté de dentelles d’or passé et il portait un énorme sabre au côté dans un fourreau en cuivre.


A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction Pascale Renaud-Grosbras)

vendredi 11 décembre 2009

Le navire fantôme

Fairfield est un petit village situé non loin de la route de Portsmouth, à mi-parcours environ entre Londres et la mer. Les voyageurs qui, de temps à autre, le découvrent par hasard disent que c’est un endroit plein d’un charme désuet. Nous qui l’habitons n’y trouvons rien de particulièrement charmant, mais nous serions désolés d’habiter ailleurs. Nos esprits ont pris la forme de l’auberge, de l’église et de la place, je suppose. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes jamais à l’aise lorsque nous sommes loin de Fairfield.
Les Londoniens, avec leurs grandes maisons et leurs rues bruyantes, peuvent bien nous traiter de péquenots, Fairfield n’en est pas moins plus agréable à vivre que Londres. Le docteur dit que lorsqu’il se rend à Londres son esprit est tout écrasé par le poids des maisons, et pourtant il est né là-bas. Il a dû y vivre lorsqu’il était tout gamin mais il a plus de bon sens à présent. Vous autres gentlemen pouvez bien rire – peut-être bien que certains d’entre vous viennent de Londres – mais je suis sûr qu’un tel témoin vaut son pesant d’or.
Vous trouveriez peut-être la vie ici un peu ennuyeuse, c’est certain, mais je vous assure que j’ai écouté toutes les histoires de Londres que vous avez racontées ce soir et qu’elles ne sont rien du tout par rapport à ce qui se passe à Fairfield. C’est à cause de notre façon de voir les choses et de nous mêler de nos propres affaires. Si un seul de vos Londoniens se retrouvait sur la place du village un samedi soir, quand les fantômes des jeunots qui sont morts à la guerre content fleurette aux jeunes filles enterrées dans le cimetière de l’église, il ne pourrait pas s’empêcher d’être curieux et de se mêler de ce qui ne le regarde pas, et alors les fantômes iraient chercher un coin plus calme. Nous, on les laisse aller et venir et on n’en fait pas toute une histoire, et c’est pour ça que Fairfield a la population de fantômes la plus importante de toute l’Angleterre. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai vu un homme sans tête assis sur la margelle du puits en plein jour, avec les gamins du village qui jouaient sous ses pieds comme si c’était leur propre père ? Croyez-moi sur parole, les esprits savent bien où ils seront à l’aise, tout autant que les êtres humains.
Je dois bien avouer pourtant que ce que je vais vous raconter était étrange, même pour notre coin perdu où trois meutes de chiens fantômes chassent régulièrement pendant la saison et où l’arrière-grand-père du maréchal-ferrant s’active toute la nuit à ferrer les chevaux des gentlemen décédés. Ca, c’est une chose qui n’arrive jamais à Londres, à cause de leur habitude de se mêler de ce qui ne les regarde pas, mais le maréchal-ferrant d’ici dort à poings fermés et aussi tranquillement qu’un agneau. Une nuit il avait la migraine, alors il leur a crié de faire moins de bruit, et le lendemain matin il a trouvé une vieille pièce d’une guinée sur l’enclume en guise d’excuses. Il la porte sur sa chaîne de montre à présent. Mais je dois continuer mon histoire ; si je commence à vous raconter les choses étranges qui se passent à Fairfield je n’arriverai plus à m’arrêter.

A suivre...

(Richard Middleton, The Ghost Ship, 1912, traduction de Pascale Renaud-Grosbras)
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