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jeudi 17 juin 2010

Story o' my life

Ce qu'il y a de plus irritant et de plus passionnant dans la traduction, c'est le passage d'une langue dans une autre d'un marqueur culturel invisible dans la langue usuelle, essentiellement ces petits bouts de phrase automatiques qu'on se dit entre locuteurs de la même langue, qui ne portent pas à conséquence, font avancer le discours, et disent beaucoup tout en ne disant rien. Une de ces expressions, c'est "story of my life". Si un pékin annonce à un autre "j'ai passé trois heures à étendre mon linge au soleil dans le jardin et là, l'orage a éclaté et j'ai dû tout relaver", l'autre peut tout à fait lui dire "c'est l'histoire de ma vie". En général, c'est plus rigolo que ça, mais là comme ça je n'arrive plus à remettre le neurone sur l'épisode de Friends où cette expression est employée et où c'est vraiment rigolo. Bref.
J'aurais eu tendance à traduire en français par une expression du genre "m'en parle pas" : la deuxième personne se retrouve dans le discours de la première et l'évoque sans s'appesantir. La conversation peut, soit s'arrêter là-dessus et la deuxième personne raconte sa propre histoire, soit continuer et passer à autre chose.
Ce qui me frappe, c'est que si on écoute littéralement ces deux expressions, en réalité elles recouvrent des choses exactement opposées : en anglais, c'est l'histoire qui est centrale, et une histoire c'est ce qui relie des gens entre eux et les ancrent dans une épopée commune avec des incidents propres à chacun. En français, on suspend par l'expression "m'en parle pas" la volonté d'une histoire commune, puisque c'est la volonté exprimée de ne plus parler, de ne plus participer au discours commun.
Après cette introduction effarante de pédanterie, où exactement voulais-je en venir, déjà ? Ah oui. Changer de regard. Si ces deux expressions permettent de donner voix à un sentiment commun, c'est bien qu'on peut penser différemment des choses qui se ressentent pareil. Et ça change tout. Je m'explique.
Si je rate un gâteau, je peux bouillonner d'indignation contre ce four qui fait rien de ce que je lui demande, contre la farine qui était moins humide que d'habitude, sûrement, contre les oeufs qui ne sont pas aussi gros ou contre le beurre qui refusait de fondre en rentrant dans l'appareil alors qu'on lui demandait poliment. Ou alors, je peux me dire, tiens, ça va être compliqué de retrouver la recette exacte de cette petite merveille, j'aurais dû noter comment je m'y prenais. C'est une question de regard.
Ou alors, si je n'arrive pas à trouver une minute pour répondre à toutes les personnes qui, en ce moment, me demandent des précisions sur le Café Clochette parce qu'elles pensent très fort depuis quelque temps à faire quelque chose qui y ressemble et qu'elles ont bondi de joie et sur leur clavier quand elles ont découvert ce blog, je peux soit m'arracher les quelques cheveux qui me restent, soit me dire que c'est bon signe, tous ces gens qui se posent des questions et que ça vaut le coup de prendre le temps de réfléchir à une réponse.
Ou alors, si j'ai un coup de blues parce que l'avenir me semble vraiment incertain tout à coup et que je perds pied à essayer de l'imaginer, je peux soit foncer sur la plaquette de chocolat qui traîne dans mes tiroirs (et ici, croyez-le ou non, les tablettes de chocolat pèsent 5 kg, ce qui vous donne une idée de l'étendue des dégâts à prévoir), soit me dire "bouaf, à la grâce de Dieu, on verra bien". C'est selon. Mais ça change tout.
Vous n'avez pas, vous, de ces alternatives ?
Non ?
Je suis toute seule derrière mon clavier ?
Ah.
Story o' my life.

mercredi 15 juillet 2009

Parenthèse en chantier

Un fiston parti faire les quatre cent petits coups à la campagne.
Pas tellement dérangée par les clients.
Soleil d'été.
Ce soir, ciné ! whatever works, eh?
Un ami éditeur qui a besoin d'un coup de main, je reprends doucement le collier.
J'ai lu des centaines de livres depuis l'enfance, parfois payée pour, parfois pas. Alors pourquoi est-ce que je me souviens mieux de Touffu que des trois quarts d'entre eux ?
Des mots qui s'alignent sagement au coeur de la nuit, ou parfois bataillent. Sursauter au moment du feu d'artifice et ne pas mettre un pied au bal des pompiers.
Ne pas faire cuire un seul gâteau en trois jours, ah si, un brownie, les yeux fermés. Avoir l'impression d'être en vacances et hors du temps.
Et si ça ne s'arrêtait pas ?

dimanche 8 mars 2009

A l'écart des bruits du monde

Thomas Hardy, A l'écart des bruits du monde (Far from the Madding Crowd, 1874)

Chapitre 1 : Physionomie du fermier Oak – Un incident.

Lorsqu’il souriait, le coin des lèvres du fermier Oak remontait jusqu’à n’être plus qu’à infime distance de ses oreilles et ses yeux se réduisaient à des fentes autour desquelles apparaissaient des rides divergentes qui s’étendaient sur son visage comme des rayons de soleil levant esquissés par une main maladroite.
Gabriel était son nom de baptême. Tous les jours de la semaine, c’était un jeune homme sensé, vif, sobrement habillé et d’humeur égale. Le dimanche, c’était un homme aux opinions floues, sujet aux atermoiements, empêtré dans ses habits du dimanche et encombré par son parapluie ; ce jour-là, il se définissait, d’un point de vue moral, comme appartenant à cette tiède et neutre portion de l’humanité comprise entre les grenouilles de bénitier et les pochards – en d’autres termes, il assistait au service religieux mais il se mettait à bâiller discrètement avant même la récitation du Credo et pensait à son dîner alors qu’il aurait dû écouter le sermon. Pour décrire sa personnalité selon les critères courants de l’opinion publique, disons que lorsque ses proches ou ses ennemis l’évoquaient en étant de mauvaise humeur, il était considéré comme un homme mauvais ; lorsqu’ils étaient de bonne humeur, ils disaient de lui que c’était un homme bon, et lorsqu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre, ils le présentaient comme un homme dont la moralité était plutôt grise que tout à fait blanche ou tout à fait sombre.
Comme il y a six fois plus de jours ordinaires que de dimanches, son apparence était naturellement caractérisée par ses vieux vêtements confortables et c’est dans cet accoutrement que ses voisins l’imaginaient toujours. Il portait un large chapeau de feutre plat, tout écrasé sur les oreilles par de fréquents et brutaux enfoncements sur la tête les jours de grand vent, et un grand manteau marron aussi informe que celui du Dr Johnson. Ses extrémités inférieures étaient enserrées dans de banales cuissardes en cuir et des bottes à la pointure extraordinaire qui offraient à chacun de ses pieds un abri spacieux, charpenté de telle sorte que celui qui les portait pouvait rester toute une journée debout dans une rivière sans risquer de connaître l’humidité – leur créateur étant un homme consciencieux qui faisait de son mieux pour compenser le manque d’élégance de sa coupe par les dimensions faramineuses et l’extrême solidité de ses produits.
En fait de montre, M. Oak était pourvu de ce qu’on doit bien appeler une petite horloge en argent : c’était une montre de par sa forme et sa fonction et une petite horloge quant à la taille. Cet instrument, qui était arrivé en ce bas monde bien des années avant le propre grand-père de Oak, présentait la particularité d’avancer ou trop vite ou trop lentement. De plus, la petite aiguille avait tendance à s’échapper de l’axe central, ce qui fait que les minutes étaient indiquées avec exactitude mais que personne n’aurait pu dire avec la moindre espèce de précision à quelle heure elles se référaient. Oak résolvait les interruptions inopinées de l’appareil par des secousses et des coups de poing et remédiait aux possibles conséquences néfastes des autres défauts de l’engin en comparant sans cesse le cadran avec les mouvements du soleil et des étoiles ou en collant son nez sur les fenêtres de ses voisins pour apercevoir l’heure indiquée par leurs grosses pendules à fond vert. Mentionnons en passant que le gousset de Oak était difficile d’accès, localisé qu’il était à l’intérieur de la ceinture froncée de ses pantalons (laquelle ceinture se perdait elle-même dans les hauteurs sous son veston), aussi l’extraction de la montre nécessitait-elle un mouvement de tout le corps sur le côté, accompagné d’une crispation de la bouche et du visage qui devenait écarlate à cause de l’effort fourni, processus qui se concluait par l’extirpation de la chaîne, suivie de la montre qui arrivait enfin comme un seau tiré du puits.
Certains observateurs un peu attentifs, s’ils l’avaient vu arpenter un de ses champs un certain matin étrangement doux et ensoleillé de décembre, auraient pu voir Gabriel Oak sous un autre jour. Ils auraient pu remarquer que certaines fossettes d’adolescence s’étaient attardées sur son visage adulte ; certains minuscules petits plis rappelaient même le petit garçon qu’il avait été. Sa haute taille et sa corpulence auraient pu le rendre imposant si elles avaient été exhibées avec les égards qui leur revenaient, mais certains hommes, qu’ils soient paysans ou citadins et pour des raisons qui tiennent plus à l’esprit qu’aux muscles et aux tendons, se tiennent de telle façon qu’ils réduisent leurs dimensions par la façon dont ils les présentent au monde. Sous l’effet d’une modestie que n’eut pas désavouée une vestale et qui semblait perpétuellement lui rappeler qu’il n’avait guère de droits à faire valoir quant au partage de l’espace en ce monde, Oak marchait humblement, très légèrement penché en avant, quoique sans courber les épaules. On peut appeler ça un défaut, à condition de considérer qu’un homme doive plus compter sur son apparence que sur sa résistance à l’usure pour faire bonne impression sur ses contemporains – une opinion qui n’était pas partagée par Oak.
Il avait atteint cet âge de la vie où on cesse d’ajouter le préfixe « jeune » au mot « homme » pour parler de quelqu’un. Il était en train de vivre les années les plus glorieuses du développement masculin, car ses émotions et son intelligence étaient nettement séparées : il avait dépassé l’âge auquel l’influence de la jeunesse les mélange indistinctement sous la forme d’impulsions soudaines et il n’avait pas encore atteint celui où elles sont à nouveau réunies, en tant que préjugés, sous l’influence exercée par la possession d’une épouse et d’une famille. En bref, il avait vingt-huit ans et il était célibataire.
Le champ dans lequel il se tenait ce matin-là montait en pente douce vers une hauteur qu’on appelait Norcombe Hill.

[Proposition de traduction, © Pascale Renaud-Grosbras, 2008]

Nostalgie ou avenir

Pour la nostalgie, ou pour l'avenir, le prochain billet...

lundi 2 mars 2009

Arioukidinemi ?

J'ai reçu il n'y a que quelques jours une missive des éditions Autrement, que j'aime bien parce qu'elles ont publié des livres que j'aime bien. Ca m'a vaguement surprise d'être la récipiendaire d'une missive de leur part parce que je n'ai jamais été en relation avec ces éditions-là dans mon travail, aussi j'ai simplement mis l'enveloppe non ouverte de côté avec le reste du courrier à trier. Hier matin, j'ai eu l'occasion d'ouvrir ces courriers en souffrance et quelle ne fut pas ma surprise, car ces éditions me tenaient à peu près ce langage : vous êtes traductrice, on est éditeurs, on cherche des bouquins à publier, vous en connaissez sûrement ; travaillons ensemble.
Arioukidinemi ?
Pendant des années, quand j'étais traductrice, j'ai passé une proportion non négligeable de mon temps à chercher des éditeurs qui soient intéressés par mes propositions de traduction, et voilà que je ne le suis plus et qu'on vient me chercher ?
Ca me rappelle le moment, juste après l'ouverture du Café Clochette, ça devait être début décembre, où j'avais eu la surprise de recevoir l'appel d'un éditeur en personne. Je lui avais envoyé un projet de retraduction de Far from the Madding Crowd de Thomas Hardy, un beau projet tout bien ficelé avec des propositions de notes de bas de page, d'introduction, enfin tout quoi. Et un joli bout de premier chapitre pour montrer comment on pouvait reprendre le texte sans tout le fouillis de la première traduction. Et puis j'avais oublié que j'avais envoyé ça, toute occupée que j'étais à l'obtention d'un prêt pour le Café Clochette et aux travaux en cours. Alors quand cet éditeur m'a appelée (ça n'arrive jamais jamais ça ! c'est comme le mythe du manuscrit arrivé par la poste !) pour me dire qu'il était très intéressé par le projet et prêt à se lancer dans l'aventure, je me suis trouvée toute benête à ne plus savoir où j'en étais, partagée entre le jeune Café tout juste ouvert et ce projet que je couve depuis des années et auquel je tiens vraiment beaucoup. Et puis la jolie bulle a éclaté quand l'éditeur m'a fait comprendre qu'il était prêt à me publier, oui, mais pas à me payer... Vous comprenez, qu'il m'a dit, je suis une toute petite maison, je ne peux pas me permettre de payer mes traducteurs à la juste valeur de leur travail... mais il y a des grands traducteurs qui font ça pour l'amour de l'art... Enfin 700 euros pour un an de travail, sans compter l'appareil critique, pour environ 800 feuillets, ça m'a quand même semblé un peu rude. La mesure de ma passion pour ce travail, c'est que j'ai quand même réfléchi pendant plusieurs jours avant de finir par refuser, la mort dans l'âme.
Hier soir, j'ai reçu un mail de l'ATLF, l'Association des traducteurs littéraires de France, dont je suis adhérente. Je vous le copie-colle :

Communiqué du Conseil d'Administration de l'ATLF - Proposition des éditions Autrement.

Les éditions Autrement semblent avoir utilisé le fichier de l'ATLF pour diffuser une lettre datée du 24 février, dans laquelle elles invivent en substance les traducteurs à "faire part de leurs découvertes", c'est-à-dire à leur proposer des livres étrangers. Nous nous interrogeons bien entendu sur le mode de rémunération prévu pour la fourniture de ce type d'informations, dont la recherche constitue en principe l'un des travaux assumés par l'éditeur. L'expérience nous permet hélas de craindre qu'il ne s'agisse d'une proposition d'activité bénévole.

Mais là n'est pas l'essentiel : alors qu'ils soulignent dans leur lettre que les livres récemment publiés par leur maison sont, je cite, "des coups de cœur. Ceux des traducteurs et les nôtres", Henri Dougier et Emmanuel Dauzin joignent à leur missive une plaquette de quatre pages en quadrichromie, reproduisant seize couvertures de livres, le titre et le nom de l'auteur, le numéro d'ISBN, le prix (!) et la date de parution, bien entendu l'adresse de la maison d'éditions, ainsi qu'une liste de titres du fonds. Sur ces quatre pages, on ne trouve pas UN SEUL nom de traducteur !

Le Conseil d'Administration de l'ATLF a fait parvenir une lettre de protestation aux éditions Autrement. Nous transmettons aussi le dossier au ministère de la Culture, tant cet exemple anecdotique nous semble illustrer la dérive de certaines pratiques éditoriales. Nous vous invitons à exprimer vous aussi votre sentiment (avec la courtoisie qui s'impose dans notre profession), et bien entendu, dans ces conditions, à donner à cette offre les suites qui vous sembleront opportunes...

La suite qui me semble, à moi, opportune, c'est de retourner à mes fourneaux. Un de ces jours, je reviendrai à la traduction. Mais pour en vivre comme on fait d'une profession, pas en étant obligée de faire des pieds et des mains au quotidien pour subventionner ce qui ne ressemblerait qu'à une passion pas très raisonnable...

lundi 8 décembre 2008

Nostalgie ?

On vient gentiment de me convier à un séminaire sur « Le marquage anaphorique en question dans quelques extraits de /Sartoris/et de /Flags in the Dust/ de William Faulkner ». Hum. Je me tâte. Ca me changerait des mantecaos, mais il faudrait que j'aille réviser mes fiches sur ce que peut bien vouloir dire le marquage anaphorique.
C'est un tournant stratégique dans ma carrière.
Nan, allez, je reste ici. Le four, c'est 195°C pour les mantecaos, je parie que William Faulkner ne le savait même pas.

vendredi 5 décembre 2008

Autopromo

Tiens donc, voilà Noël qui approche... J'étais tellement occupée que je l'ai à peine vu approcher, à petits pas de MiniLoup, vu que c'est quand même par nos enfants que Noël nous touche autant. Les lumières place Sainte-Anne, les senteurs de cannelle, les rendez-vous familiaux pour les jours stratégiques, tout ça c'est pour bientôt. Et les cadeaux, ah la la, les cadeaux. Pour le cousin qu'on ne voit jamais, pour la grand-mère qui aime "les histoires vraies, parce que les romans c'est pas comme dans la réalité", pour le petit-neveu qui ne jure que par la déco yin et yang (si si, ça existe, j'en ai eu confirmation aujourd'hui). Ou alors on peut choisir la méthode alternative : un cadeau pour chacun, au hasard d'un tirage au sort le soir du réveillon. Ou alors, des cadeaux juste pour les enfants.
Pour ajouter ma petite pierre, je vous rappelle que des jouets en bois sont en vente au Café Clochette et qu'un catalogue est disponible pour ce que je n'ai pas en stock. Et puis tant que j'y suis, si c'est de la haute culture que vous avez envie d'offrir, laissez-moi vous dire un mot d'un auteur inconnu, John Kendrick Bangs. J'ai une tendresse toute particulière pour lui parce que je l'ai découvert totalement par hasard et que j'en suis tombée raide dingue tout de suite. Le coup de foudre littéraire. C'est très chic, pour un éditeur ou un traducteur, d'annoncer qu'on a découvert un auteur totalement inconnu. Ce n'est pas totalement vrai de John Kendrick Bangs. Il fut un auteur des plus prolifiques dans les Etats-Unis du 19ème siècle, et des plus drôles aussi. C'est lui qui fut l'auteur de deux romans prenant place au bord du Styx, avec des personnages qui discutent le bout de gras comme Sherlock Holmes, Bonaparte et Socrate, à se chercher des poux dans la tête pour savoir si le glaive est plus fort que la plume, entre autres. Ces joyeuses bandes de gais lurons se retrouvent dans certaines des centaines de nouvelles qui coulèrent du stylo de Mister Bangs, ainsi que d'autres tout aussi savoureux. J'ai eu l'honneur et l'insigne avantage de traduire pour les éditions Rivages un choix de nouvelles de Bangs et j'en suis très fière et encore émue. C'est drôle, voilà tout. J'en riais à haute voix en bataillant avec mon dictionnaire. Alors si vous ne savez pas quoi offrir, ma foi... ça peut tout à fait faire l'affaire. Et puis ça va peut-être vous sembler étrange, mais je n'ai rien à gagner à vous le dire, sinon votre reconnaissance éventuelle de vous l'avoir fait connaître si ça vous plaît vraiment, vu que j'ai vendu les droits d'auteur sur ma traduction et que je ne toucherai rien sur les ventes (à moins d'atteindre les tirages de Harry Potter m'enfin ça m'étonnerait quand même un chouia). Ca s'appelle Présence d'esprits, c'est de John Kendrick Bangs, c'est paru chez Rivages en 2007, c'est plein de fantômes rigolos, et c'est le dernier livre que j'ai traduit. C'était le bon temps !
Bon ce n'est pas tout à fait vrai, cette dernière phrase. Parce que là en ce moment, je m'amuse bien pour tout vous dire. C'est fou toutes les choses qu'il faut savoir faire. Discuter avec le caviste sans se rendre ridicule, par exemple, c'est tout un art. Distinguer la cuisse du fruit, je savais faire chez un canard à l'orange, pas encore chez un merlot. J'apprends.
Allez, pour vous laisser sur votre faim : demain, il y aura des tendrons de veau façon belle-maman (la recette suivra un de ces jours), une assiette végétarienne avec des petites salades (poire-crevette, couscous de coriandre et aubergine entre autres), de la quiche et peut-être, si vous êtes sages, du gâteau. Enfin des gâteaux.
Et au cas où vous l'auriez oublié : c'est l'inauguration demain ! Il y aura du pétillant du côté de l'apéro du soir, mais le reste de la journée, les boissons sont déjà offertes !

dimanche 23 novembre 2008

NDT

- Allo Madame ? Bonjour, je vous appelle du Café Clochette pour savoir si je peux enfin repeindre ma devanture ; ça me serait bien utile vu que j'ouvre dans trois jours.
- Café quoi ? c'est quoi le numéro du dossier ?
- Ca se finit par 00317.*
- J'ai pas ça.
- Tiens, c'est étonnant, j'ai pourtant envoyé un dossier il y a au moins un mois et je n'ai pas eu de réponse.
- C'est quoi les lettres ?**
- AE.
- Ah mais c'est que chez nous c'est pas AE, c'est DP.
- Ah. Mais ça veut dire que je peux ouvrir mon pot de peinture ou pas ?
- Ah ben moi j'ai pas de dossier, hein.
- Ah. Pas de dossier, pas de peinture ?
- Ah ben non hein.
- Ah.
- Ah ben oui.
Je n'ai donc pas de devanture. Sur ma devanture, il reste des bouts des lettres qui composaient le mot "Photographe", eu égard au commerce ayant précédemment occupé les lieux. Je n'ai pas le droit, en théorie, de continuer à les enlever et il faudrait même, si j'ai bien tout compris****, que je remette ce qui a été enlevé, dans le froid et l'inconfort, par G. perchée sur un escabeau. Il m'est évidemment interdit de repeindre la devanture, quant à y inscrire "Café Clochette", j'ai cru que la dame au bout du fil allait défaillir quand j'ai demandé benoîtement si c'était envisageable.
Résultat des courses : je suis repartie pour un dossier, avec CERFA idoine et deux mois de délai, prolongé au cas***** où il manque des pièces au dossier dans le premier envoi.
Petit papa Noël, de la patience pour mes étrennes, vous avez ça en stock ?
En attendant la résolution de cette énigme, pour venir chez moi il vous faudra vous fier à votre instinct et pousser la porte qui se situe sous la devanture rose passé et qui enduit d'erreur avec son "photographe". A l'intérieur, il fait chaud, ça sent les gâteaux tout juste sortis du four et il y a des guirlandes lumineuses partout parce que la tribu des D. a joyeusement bricolé hier et que B. a réussi à installer les loupiottes pour les loupiots. Vous pouvez pas savoir comme c'est beau. Enfin si vous pouvez, à partir de mercredi 12h30, mais il va falloir y mettre du vôtre parce que ça ne se voit pas encore de l'extérieur.******

* NDT : Quand on appelle un service de la mairie de Rennes avec un dossier sous les yeux, inutile de donner tout le numéro de dossier, ça ne fait qu'énerver la personne au bout du fil qui a bien d'autres choses à faire. Il suffit de donner les 5 derniers. Suffit de le savoir.
** NDT : Les lettres se réfèrent au nom du bureau auquel on a envoyé un dossier ; quand on en envoie une certaine quantité***, il s'agit de ne pas perdre la trace des diverses lettres qui vous reviendront sur les courriers, faute de quoi on s'expose à tout mélanger.
*** NDT : Voici une joyeuse litote.
**** NDT : C'est peu probable.
***** NDT : Fort probable.
****** NDT : La vraie beauté est intérieure, c'est bien connu.

mercredi 3 septembre 2008

Snoopy est un plagiaire

"Par une nuit noire et orageuse..."
Ca vous dit quelque chose ? Si vous êtes fan de Snoopy, probablement. Vous vous souvenez de ce petit chien assis sur le toit de sa niche rouge avec sa machine à écrire ? c'est ainsi qu'il commence tous ses manuscrits, "Par une nuit noire et orageuse...". Il se laisse porter ensuite par la rêverie et ne va pas beaucoup plus loin, mais il est un écrivain en puissance (comme beaucoup d'entre nous).
Le truc voyez-vous, c'est que Snoopy est un abominable plagiaire. Parce que cette phrase, elle n'est pas de lui. Elle est de Edward George Bulwer-Lytton, un auteur victorien qu'on dit aujourd'hui mineur mais qui connut à l'époque un grand succès. C'était aussi un homme politique ; preuve s'il en est besoin que les hommes politiques peuvent très bien écrire. Ils peuvent très bien le faire ; quant à le faire très bien, c'est une autre question. Car si on se souvient aujourd'hui de Sir Bulwer-Lytton, paix à son âme, c'est beaucoup plus pour se moquer de lui que pour louer ses oeuvres. Oh, il eut certes de beaux élans d'inspiration, comme celui qui lui fit écrire "the pen is mightier than the sword" (la plume triomphe plus sûrement que l'épée). Il signa aussi un roman très dérangeant, Eugene Aram (1831), basé sur la vie d'un personnage réel. Mais il eut aussi des moments moins inspirés. Comme pour l'incipit (la phrase d'ouverture) de son roman Paul Clifford publié en 1830. Je cite.

It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents--except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.

On pourrait le traduire ainsi :

C'était une nuit obscure et orageuse ; la pluie tombait à torrent - sauf durant de brefs instants où elle était mise en échec par une violente bourrasque qui balayait les rues (car la scène se situe à Londres), faisait trembler les toitures et s'agiter violemment la faible flamme des lampes qui luttait contre l'obscurité.

Ce n'est pas du léger. En fait, cette phrase en est venue à représenter pour les anglo-saxons une forme de style littéraire des plus pesants, emberlificoté et pompeux. Il existe même un prix littéraire qui récompense chaque année le pire du pire en matière d'incipits ridicules ; ça s'appelle le Prix Bulwer-Lytton, c'est organisé par un professeur de San Jose State University, la compétition y est rude et c'est hilarant. Que les auteurs me pardonnent si je ne respecte pas leur prose dans ma traduction, je mets pourtant tout mon art à en rendre la profondeur abyssale. Cette année, c'est un certain Garrison Spik qui a gagné, avec la phrase suivante :

Theirs was a New York love, a checkered taxi ride burning rubber, and like the city their passion was open 24/7, steam rising from their bodies like slick streets exhaling warm, moist, white breath through manhole covers stamped "Forged by DeLaney Bros., Piscataway, N.J."

Soit quelque chose dans le genre (j'ai hésité entre "blafard" et "laiteux") :

Leur amour était un amour new-yorkais, une ballade en taxi jaune dans l'odeur des pneus martyrisés sur l'asphalte, et, comme la ville, leur passion était ouverte 24h sur 24, 7 jours sur 7, la vapeur émanant de leurs corps comme de rues mouillées qui exhalent un souffle chaud, humide et blafard par des bouches d'égoût où l'on peut lire imprimé dans l'acier "Forged by DeLaney Bros., Piscataway, N.J.".

Mon préféré, c'est le gagnant de l'année précédente, Jim Gleeson de Madison dans le Wisconsin.

Gerald began--but was interrupted by a piercing whistle which cost him ten percent of his hearing permanently, as it did everyone else in a ten-mile radius of the eruption, not that it mattered much because for them "permanently" meant the next ten minutes or so until buried by searing lava or suffocated by choking ash--to pee.

En français, ça donne quelque chose comme ça :

Gerald commença - et fut interrompu par un sifflement suraigu qui lui coûta dix pour cent de sa capacité auditive à vie, comme à tous les autres êtres humains à quinze kilomètres à la ronde autour de l'éruption, encore que cela n'eut pas eu tellement d'importance car pour eux, "à vie" ne signifiait plus que les quelque dix minutes qui suivraient, jusqu'à ce qu'ils soient submergés par la lave en fusion ou suffoqués par des cendres étouffantes - à pisser.

Snoopy, donc, est un plagiaire. Par contre, l'auteur de Snoopy, lui, est un génie. Il a mis en scène un plagiaire qui n'arrive pas à écrire, ce qui est tout de même le comble du plagiat. Allez Snoopy, courage, tu vas peut-être finir par l'écrire, ton chef-d'oeuvre. Ou par remporter le Prix Bulwer-Lytton...
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