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vendredi 16 avril 2010

Christine

Christine a terminé aujourd'hui son contrat au Café Clochette. Le Café Clochette y perd une jambe et clopinera pendant quelque temps... mais moi j'ai gagné une amie. Je me souviens avec émotion des moments partagés, de la belle énergie qu'elle met à tout et du sourire avec lequel elle affronte toutes les situations. Je me souviens de nos fous rires devant les commandes bizarres, en cuisine. Je me souviens de l'arrivée, via notre fournisseur habituel, d'un paquet de noix invalides (c'est-à-dire un peu amochées, qu'on utilise en pâtisserie notamment) et de son exclamation "oh, les pauvres !". Je me souviens surtout de tous les moments de repas partagés à la fin du service, moments de sérénité (parfois, car il arrive qu'on se relève pour une addition, une carafe ou un bisou), de complicité et de douceur. Il nous est arrivé de partager ces moments avec d'autres, et ils me manqueront vraiment. Christine m'a donné tout à l'heure un texte qu'elle m'autorise à partager avec vous, lecteurs du blog, alors le voici...
Christine, merci pour tout. Je te souhaite bon vent, qu'il te pousse là où t'attendent de belles surprises ! et à très bientôt, autrement.


"Si vous aviez travaillé au Café Clochette, vous sauriez..."

Vous sauriez qu'on y passe des moments inoubliables ; que parfois on prend son temps autour d'un café et d'un petit gâteau...
Que parfois on court partout pour apporter à qui un philtre d'amour, à qui un biryiani, à qui une crêpe au chocolat.
Qu'il y a des commandes toutes "tarabiscotées" avec des trucs qui ne sont même pas sur la carte !
Qu'il y a parfois des plats qu'on met à la carte et dont personne ne veut le premier jour et puis le lendemain, allez savoir pourquoi, tout le monde en veut... comme dirait l'autre, "il faut laisser sa chance au produit" !
Que dans la cuisine souvent on s'affaire mais parfois on papote, on rit, on se fait quelques confidences.
Qu'il existe sur le marché plus de trois épices et trois céréales différentes (c'est dingue non ?!).
Qu'il y a un mini-loup qui grimpe de temps en temps sur le tabouret pour attraper un "gâteau sans gluten".
Que certains ont quelques papattes sur leur carte de fidélité et que d'autres ont quelques assiettes de dégustation en attente...
Qu'il y a des couteaux qui servent à couper les légumes et d'autres la viande (si si c'est vrai je vous assure !).
Qu'on peut changer un ingrédient dans une recette que "non ça gâche pas tout" mais qu'au contraire ça rend le gâteau encore plus "délicieux" comme dit M. à propos de la soupe au potiron de P....
Qu'il y a trois chats parfois coquins.
Qu'on peut faire des expériences culinaires heureuses ou moins heureuses...
Qu'on y rencontre des gens adorables et chaleureux.
Qu'il y a parfois des bambins partout et parfois pas du tout.
Qu'on y parle de bébés, de portage, d'allaitement.
Qu'on y échange des recettes mais pas seulement...
Vous sauriez surtout que la cafelière est une personne pleine de gentillesse et d'attention aux autres, qu'elle a l'oreille attentive et le coeur sur la main et que le travail d'équipe avec elle est une vraie douceur.
Enfin vous sauriez qu'à cause de tout ça, on quitte le Café Clochette le coeur serré, mais le coeur plein de cette belle aventure, de toutes ces petites merveilles et de toutes ces rencontres...
On quitte le Café Clochette plus riche qu'on y est entré.

jeudi 3 décembre 2009

Généalogie d'un déterminisme ordinaire

Un mien cousin s'est réveillé, citoyen ordinaire, un petit matin d'hiver... mais ne sommes-nous vraiment que des citoyens ordinaires, quand l'extraordinaire fait irruption dans nos quotidiens ? Il m'a envoyé le message qui suit, que je vous fais suivre à mon tour. Et pour que ce soit clair (parce que par ici ça ne l'est pas toujours) : non, ce n'est pas une fiction. Hélas...


Six heures du matin, Paris, sur les bords des Maréchaux, aux avant-postes des conquêtes du froid.
Une déflagration sourde suivie d'aboiements inhabituels me tire violemment des rêves douillets du petit matin dans lesquels j'ai toujours plaisir à me perdre. Un cri guttural perce l'ouate molletonnée du sommeil : " police ! ". J'émerge difficilement et ouvre ma porte. Celle de mon voisin, blindée avec serrure trois points, n'a visiblement pas eu l'audace de résister à la force légitime et violence légitimée par l'uniforme. Elle gît dans le couloir et un chien policier victorieux clame sa supériorité en la foulant aux pattes. Un bélier en travers du couloir, des chiens, une bonne douzaine de policiers et policières : "rentrez chez vous Monsieur, rentrez immédiatement".
Sept ans, pas de père, ou plutôt père inconnu, la mère a trop d'amants. Il s'appelle Sébastien, parce que Maman adorait regarder Belle et Sébastien à la télé quand elle était petite. Elle est morte d'une overdose dans la cage d'escalier qui menait au domicile de la grand-mère dans lequel elle vivait avec Sébastien. Sept ans, pas de père, plus de mère et pour seule famille une grand-mère qui a quatre enfants de quatre pères différents et dont aucun n'a reconnu aucun. L'un des oncles de Sébastien fait le va et vient entre la prison et le domicile de la grand-mère, l'autre est parti sans laisser d'adresse. La maman de Sébastien est morte et la dernière des filles qui a échoué au brevet des collèges tente une formation d'aide à la personne.
Quand Sébastien a perdu sa mère, il a été confié à la DASS par la justice. L'oncle taulard et l'overdose de la mère ont joué en défaveur de la grand-mère. Il a ensuite été bringuebalé de centres du sud-est en centres du nord-ouest et onze ans se sont passés pendant lesquels il revenait voir grand-mère sur les Maréchaux parisiens pendant les vacances. A dix-huit ans, le domicile de la grand-mère devint le sien de fait.
Il a raté son brevet des collèges. Est-on en mesure d'avoir la tête libre pour additionner 2+2 et soustraire quelques fractions quand son passé, sa vie, est celle de Sébastien ?
Le petit garçon de sept ans mesure maintenant un mètre quatre vingt dix et est bâti comme un rugbyman. Depuis ses dix-huit ans, il n'habite pas vraiment chez sa grand-mère, il y dort. N'ayant aucun diplôme, il n'a aucun travail. N'ayant aucun travail, il n'a aucun argent. Mais jeune adulte dans un foyer où la télévision braille en permanence des désirs à désirer plus que tout et dans l'immédiateté, il a des besoins. Il n'est donc que peu le bienvenu chez mamie qui le met régulièrement à la porte et lui a supprimé les clés de l'appartement.
Sébastien est en bas, avec les copains, dans la cage d'escalier du 3 ou du 1. Il fume des pétards à l'endroit même où sa mère est morte une grosse dizaine d'années plus tôt. Quand les vieux râlent trop que ça pue dans l'entrée, ils se réfugient tous dans le local poubelle pour boire du red-bull additionné de vodka ou de gin, en fumant quelques pétards pour oublier que l'on peut se souvenir.
Mais oublier coûte cher et Sébastien a investi.
Les policiers ont emmené Sébastien ce matin dans les lueurs blafardes et froides de l'aurore. Le gardien de l'immeuble a pu dire par la suite que Sébastien n'avait de toute façon rien compris, qu'il faisait le malin avec ses menottes aux poignets. Dernières escarbilles, ultimes feux jetés sur le monde des Maréchaux. Fierté : le maigre butin des vaincus.
Si vous ne connaissez pas intimement la suite dans votre chair et votre esprit, vous l'imaginez aisément. Garde à vue, fouille à corps, enfermement dans quelques mètres carrés jamais lavés et puants, questions et questions sans autre nourriture qu'un maigre sandwich au pain déjà trop vieux. Pour la justice française kantienne, Sébastien sera coupable puisqu'il n'est pas dément et est donc possesseur d'un libre-arbitre. Sébastien avait le choix de vendre ou de ne pas vendre de drogue. Il a choisi la délinquance, donc il doit être puni. Sébastien a eu le choix de ne pas avoir de père, d'avoir une mère décédée d'overdose, d'être privé d'amour et de faire semblant de vivre en se défonçant réellement. On a les choix que l'on peut !
Quand Sébastien est parti ce matin, entouré de policiers, la grand-mère lui a crié "bon débarras, reste-y !", puis "et ma porte, qui c'est qui va me la payer la porte ?".
Les policiers n'ont rien répondu, France 3 était en train de tourner.

vendredi 12 juin 2009

Etre, néant et curriculum vitae

Un mien cousin au parcours universitaire impressionnant et se trouvant dans la situation d'un certain nombre de ses collègues, c'est-à-dire sans poste fixe et navigant à vue entre postes précaires et temps de terrain pour de grands organismes de recherche - et qui se trouve être également le papa de mon cher filleul que je ne vois hélas pas assez souvent mais à qui j'envoie tous mes voeux de bel été et un bisou spécial - m'a récemment fait parvenir le texte qui suit. Il m'a bien fait rire et rappelé quelques souvenirs. Avec son autorisation, je le partage avec vous. Bon courage, Cl. !

Il y a quelques temps, je fus convoqué par mon référent Pôle Emploi (oui, oui, il est à moi, perso. C'est du moins ce qu'il est possible de déduire de la convocation de Pôle Emploi : "convocation obligatoire avec votre référent personnel"). Objectif : "faire le point sur les critères opérateurs de votre C-V". Ne me demandez pas ce que sont les "critères opérateurs", je dois là avouer une incompétence prononcée et l'ultime limite de ma compréhension. Mais mon référent personnel doit savoir, lui. Mon C-V, quant à lui, est composé d'une première page indiquant mes coordonnées, ma profession, mes diplômes (plômes-plômes), compétences et centres d'intérêt. Cette première page est suivie d'une deuxième décrivant mes expériences professionnelles dans le secteur d'activité intéressant le métier sus-mentionné. Vient ensuite une troisième page indiquant une appétence multidimensionnelle pour l'expérimentation variée source d'enrichissement cognitif (bibliothéconomie, humanitaire, transport, tourisme et nautisme). Et enfin, last but not least, une dernière page relevant mes publications. Donc, me munissant de Saint Curriculum Vitae (priez pour moi votre grâce bienveillante), me voici pointant le bout du nez, et du papier demandé, auprès de mon mien référent personnel à moi tout seul qui m'appartient. Et là, profonde déception, pincement de cœur et abattement psychologique total : mon référent accueille mon magnifique C-V qui avait jusqu'ici admirablement rempli sa fonction, à savoir ne surtout pas trouver de boulot tout en paraissant en chercher, d'un "ça va pas" sans appel. Gasped me dis-je en mon fort intérieur : démasqué !
Et bien non, à mon pourquoi faussement naïf, me fut précisé : "trop long, ça passe pas. Il faut une lecture rapide. Juste l'essentiel vous décrivant au mieux. Donc : substance, synthèse, références et précision. Maximum une page".
Repartant fixé quant aux critères opérateurs, rendez-vous fut pris pour représenter le nouvel objet ce matin même. Mon nouveau C-V fut donc ramené à l'essentiel, me décrivant en substance avec précision et donnant les références nécessaires. Ce qui donne, après les classiques nom-coordonnées-énoncé de la profession : épicurisme eudémoniste (pré-socratiques), insoumission (La Boëtie), empirisme radical et scepticisme méthodologique (Hume), utilitarisme (Mill) et pragmatisme sociologique (Latour).
Quel ne fut mon étonnement (non, je rigole...) d'entendre "cèkoiça ? insoumission, vous pouvez pas mettre ça ! çavapa ! ça veut dire quoi tout ça ?" Me voici donc commençant par le début : les pré-socratiques. Mais très vite rappel à l'ordre "non, ce que je veux dire, ça va pas, vous pouvez pas vous présenter comme insoumis. Il faut dire capacité décisionnelle si vous n'êtes pas dans l'application". Précision immédiatement apportée : j'ai bien dit insoumis, c'est à dire rétif à toute hiérarchie, contraintes non-naturelles et empêcheurs de toutes sortes. Empirisme et pragmatisme : exemples donnés sur le champ. Et là, mon mien de référent à moi a craqué : il me comprenait, d'ailleurs son petit chef à lui était un vrai dictateur, instiguant des mises en compétition entre référents sur leur taux de retour à l'emploi parmi leurs ouailles, augmentant sans cesse les capacités de charge de travail, et les vacances ne sont plus maintenant qu'un vague souvenir et les suivantes sont loin, il ne part qu'en hiver pour couper le froid, et avec tous ces licenciements actuels on leur demande toujours plus et c'est stressant un maximum, etc, etc, etc. Finalement, le temps que mon référent personnel pouvait m'accorder passant, le rendez-vous suivant étant annoncé (comment ? il est également le référent d'un rendez-vous suivant ? et moi qui le pensait tout à moi dédié... je suis déçu par cette publicité mensongère autour de la possession unique de mon référent personnel !), il a bien fallu conclure. Partant du dilemme à double proposition de mon premier C-V (la mienne et celle des critères opérateurs), il a été convenu que pour finir il n'était pas si mal que ça. Un peu long, certes, mais excellemment rédigé selon un plan précis, explicite et fonctionnel.
"Ca ira le premier, celui-là, le second, c'est pas possible. On comprend rien ! Et puis insoumis, ça fait beaucoup. Ca fait trop, même."
Pensée du jour et conclusion : "On est ce que l'on fait de ce que les autres font de ce que l'on est." Sartre, L'être et le néant.
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