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jeudi 11 février 2010

Le moulin hanté, 3 et fin

Le cinquième soir, lorsque Joe se réveilla comme il le faisait désormais toutes les nuits à minuit, le fantôme était là, l’air complètement abattu et terriblement triste. Il y avait dans ses yeux une lueur de supplication qui toucha mon beau-frère.
« Après tout, se dit-il, peut-être bien que ce pauvre bougre fait de son mieux. Peut-être qu’il a oublié où il l’a mis et qu’il essaye de s’en souvenir. Je vais lui donner une dernière chance. »
Le fantôme eut l’air ravi et plein de reconnaissance lorsqu’il vit Joe s’apprêter à le suivre et il le mena tout droit jusqu’au grenier, où il pointa le doigt vers le toit avant de disparaître.
« Bon, j’espère qu’il a trouvé, cette fois », dit mon beau-frère et, dès le lendemain, ils se mirent au travail pour enlever le toit. Il leur fallut trois jours pour le démonter entièrement et tout ce qu’ils trouvèrent fut un nid d’oiseau. Ils le mirent soigneusement de côté et couvrirent le moulin avec des bâches pour le protéger de l’humidité.
Vous devez vous dire que ça a guéri le pauvre homme et qu’il a renoncé à chercher le trésor. Mais pas du tout. Il disait qu’il y avait forcément quelque chose, sinon le fantôme ne serait pas réapparu tout le temps comme ça ; et que puisqu’il avait déjà fait tout ça, il irait jusqu’au bout et qu’il éluciderait ce mystère, quoi qu’il put lui en coûter.
Nuit après nuit, il sortait du lit et suivait ce vieil escroc spectral partout dans le moulin. Toutes les nuits, le vieil homme indiquait un nouveau recoin et, tous les jours, mon beau-frère s’acharnait à détruire le vieux moulin à l’endroit qui lui avait été indiqué afin de retrouver le trésor. Au bout de trois semaines, il n’y avait plus une seule pièce habitable. Tous les murs avaient été cassés, tous les planchers étaient démontés et tous les plafonds crevés. Et puis, aussi soudainement qu’elles avaient commencé, les visites du fantôme cessèrent et mon beau-frère retrouva toute la paix dont il avait besoin pour reconstruire le bâtiment en prenant son temps.
Qu’est-ce qui a pu pousser ce barbon de revenant à jouer un tour aussi pendable à un honnête contribuable et père de famille, me demanderez-vous – mais c’est précisément ce que je ne sais pas. Certains dirent que le fantôme du vieux sacripant avait fait tout ça pour le punir de ne pas avoir cru en lui dès le début ; d’autres affirmèrent que l’apparition était probablement le fantôme d’un plombier ou d’un vitrier du coin, qui ne pouvait que se délecter de voir une maison massacrée ainsi. Mais personne n’eut jamais la moindre certitude sur le sujet.

Jerome K. Jerome (1859-1927)
« The Haunted Mill, or the Ruined Home » dans Told After Supper (1891)
© Pascale Renaud-Grosbras pour la traduction

lundi 8 février 2010

Le moulin hanté, 2

« Il est venu me dire où il est caché », pensa mon beau-frère, et il décida qu’il ne dépenserait pas tout pour lui, mais qu’il en consacrerait un petit pourcentage à faire le bien autour de lui.
L’apparition s’avança vers la porte ; mon beau-frère mit son pantalon et le suivit. Le fantôme descendit l’escalier jusqu’à la cuisine, flotta jusqu’à la cheminée, soupira et disparut. Le lendemain matin, Joe fit venir des maçons et leur fit démonter l’âtre et le conduit de cheminée, un sac de pommes de terre à la main, prêt à recueillir l’or. Ils démolirent la moitié du mur et n’y trouvèrent pas même un vieux sou. Mon beau-frère ne savait pas quoi en penser.
Le lendemain soir, le vieil homme réapparut et le mena de nouveau jusqu’à la cuisine. Cette fois, cependant, plutôt que de se diriger vers la cheminée, il resta au milieu de la pièce et soupira derechef.
« Oh, je vois ce qu’il veut dire, cette fois, se dit mon beau-frère. Il est sous le plancher. Pourquoi ce vieil imbécile est-il allé se planter devant le feu pour me faire croire qu’il était dans la cheminée ? »
Ils passèrent la journée suivante à retirer le plancher, mais la seule chose qu’ils trouvèrent fut une fourchette à trois dents, dont le manche était cassé.
La troisième nuit, le fantôme apparut, nullement décontenancé, et pour la troisième fois il se rendit dans la cuisine. Une fois arrivé, il leva les yeux vers le plafond et se volatilisa.
« Mouais ! on dirait qu’il n’a pas pris pour deux sous de jugeote, là où il est allé, marmonna Joe en repartant au trot vers son lit. Il aurait pu commencer par là. »
Pourtant, cette fois, il ne semblait guère y avoir de doute quant à la localisation du trésor et juste après le petit déjeuner ils se mirent à démonter le plafond. Ils enlevèrent toutes les planches une par une, et toutes les lattes du plancher au-dessus. Ils trouvèrent à peu près autant de trésors qu’on s’attend à en trouver dans un pot au lait vide. La quatrième nuit, quand le fantôme apparut selon son habitude, mon beau-frère était tellement énervé qu’il lui lança ses bottes à la figure ; les bottes le traversèrent et cassèrent un miroir.

Jerome K. Jerome (1859-1927)
« The Haunted Mill, or the Ruined Home » dans Told After Supper (1891)
© Pascale Renaud-Grosbras pour la traduction

vendredi 5 février 2010

Le moulin hanté

Vous connaissez tous mon beau-frère M. Parkins, commença M. Coombes en retirant sa longue pipe d’argile de sa bouche pour la mettre derrière son oreille – nous ne connaissions pas son beau-frère, mais nous affirmâmes que oui, pour gagner du temps. Vous savez donc qu’il a un jour loué un vieux moulin dans le Surrey et qu’il est allé y vivre.
Il faut que vous sachiez qu’il y a bien des années de ça, ce moulin avait été la demeure d’un vieux grippe-sou qui y était mort, laissant toute sa fortune – si l’on en croit la rumeur – enterrée quelque part là-dedans. Bien évidemment, tous ceux qui étaient venus habiter le moulin après lui avaient essayé de trouver le trésor, mais personne n’y était parvenu et les petits futés du cru disaient que personne ne le trouverait jamais, à moins que le fantôme du vieil avare ne se prenne un jour de sympathie pour un locataire et ne lui révèle le secret de la cachette.
Mon beau-frère n’attachait pas grande importance à cette histoire ; il considérait que ce n’était qu’un conte de bonne femme. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne fit aucune tentative pour trouver le trésor caché. « À moins que les affaires n'aient été très différentes à l’époque, disait-il, je vois mal comment un meunier aurait pu arriver à économiser quoi que ce soit, aussi avare ait-il pu être ; en tout cas pas assez pour ça vaille la peine de chercher. » Pourtant, il ne parvint jamais à oublier tout à fait le trésor.
Un soir, il est allé se coucher. Ça n’a rien d’extraordinaire, je sais bien. Il était fréquent qu’il aille se coucher le soir. Ce qui est remarquable, par contre, c’est qu’au moment précis où la cloche de l’église du village sonnait le dernier coup de minuit, mon beau-frère se réveilla en sursaut et fut incapable de se rendormir.
Joe (son prénom était Joe) s’assit dans son lit et regarda autour de lui. Au pied du lit, quelque chose se tenait, immobile, enveloppé d’ombre. Cela bougea et entra dans une flaque de lune, et alors mon beau-frère vit que c’était un petit homme, très vieux et tout desséché, qui portait des hauts-de-chausses et une queue de cheval. En un instant, l’histoire du trésor caché et du vieil avare lui traversa l’esprit.

Jerome K. Jerome (1859-1927)
« The Haunted Mill, or the Ruined Home » dans Told After Supper (1891)
© Pascale Renaud-Grosbras pour la traduction
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